Il y a quelque chose d’assez réjouissant dans le destin provisoire de l’ancien magasin Tati de Barbès. Alors que le projet de réhabilitation porté par le promoteur Immobel — imaginé pour transformer l’emblématique magasin des “plus bas prix” en un ensemble mêlant logements, commerces, bureaux, hôtellerie et plateforme culturelle — est aujourd’hui à l’arrêt, sa livraison étant initialement prévue pour 2025, le bâtiment n’est toutefois pas resté silencieux. En attendant (façon de parler) son futur possible, il en connaît un autre, foisonnant, à l’image du quartier.
Sous l’impulsion du collectif “Union de la Jeunesse Internationale”, porté notamment par le styliste de Maison Château Rouge, installée rue Myrha — à qui l’on doit entre autres les superbes maillots de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) du 18e arrondissement — et l’agence Forest, l’ensemble s’est mué depuis 2022 en un véritable tiers-lieu. L’espace en attente est devenu un territoire vivant, où la programmation transforme cet interstice en un lieu de rencontres, de partage et de création.
On y a notamment découvert l’hiver dernier la superbe exposition « Ne m’oublie pas » de Jean-Marie Donat, consacrée au studio photo Rex de Marseille, précédemment présentée dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles. Battles, débats, masterclass, workshops, performances, expositions, mais aussi retransmissions de matchs du PSG ou de la Coupe du monde de football s’y succèdent, dans un joyeux mélange des genres, un joyeux bazar à l’image du quartier. Ici, c’est Barbès !
Nous étions jeudi 3 septembre à l’ouverture d’une nouvelle résidence mise en place par le collectif Saigon Kiss, la foule était au rendez-vous. C’est dans ce contexte que s’inscrit “Weaving Stones, Sewing Ground” (“tisser les pierres, coudre la terre”). Quelle belle idée que de réunir, enfin, le temps d’une trop courte résidence, photographie, arts plastiques, mode, design, édition et livres rares, gastronomie et objets autour de la création franco-vietnamienne contemporaine. Une scène encore trop peu visible en France, qui trouve ici un espace pour se raconter dans toute sa diversité.
“Weaving Stones, Sewing Ground” rassemble artistes, designers, créateurs, artisans et artisans du goût autour d’une même question : que signifie aujourd’hui être franco-vietnamien ? Comment l’héritage familial se mêle-t-il au métissage des cultures, au travail artisanal et artistique, pour faire émerger une identité contemporaine, vivante et plurielle ?
L’ici est ailleurs. À Barbès, les frontières s’effacent. Les images et les sensations dialoguent, d’un étage à l’autre du bâtiment. Plus qu’un ensemble, l’exposition compose une circulation sensible, où les disciplines se répondent et où les récits se croisent. Il est ici question de transmission, de mémoire, de territoires que l’on quitte sans jamais vraiment les perdre ni les oublier ; un territoire réinventé, que l’on nous invite à parcourir, à découvrir, voire à s’approprier, le temps de faire l’expérience d’une histoire commune, d’une mémoire partagée, celle de Paris, et au-delà, et plus encore celle de nos quartiers, de nos histoires mêlées.
Plus qu’une exposition, la résidence se pense comme un lieu de rencontres, où différentes générations et sensibilités se croisent et se mélangent. Un terrain privilégié pour faire émerger une identité en partage, révélée par les histoires, les trajectoires et les imaginaires qui s’y rencontrent. De Paris au Vietnam, les regards se croisent : Maï Lucas, dont le travail photographique sur les débuts du hip-hop français — remarquable par sa force documentaire autant que par son regard sur une culture alors en pleine émergence — constitue une archive rare du mouvement. Ses photographies ont récemment été présentées le long du canal Saint-Martin dans le cadre de la Nuit Blanche et à La Villette, dans l’exposition monumentale « Beyond the Streets ». La photographe offre dans le cadre de cette résidence un regard intime et sensible sur les scènes de la vie quotidienne des Vietnamiens, un retour au source intitulé « Research for Identity ».
À ses côtés, deux plasticiens : Quentin Vương présente un travail évolutif, façonné par son environnement. Au fil du temps, l’air et l’humidité oxydent les fines couches d’argent appliquées sur des miroirs vivants, participant ainsi à la transformation de l’œuvre. Prune Phi, quant à elle, explore les traces, les silences et les fragments d’une mémoire familiale à travers une incroyable sculpture inspirée par sa grand-mère, où se mêlent collages et souvenirs. On découvre également les installations vidéo immersives d’Emeline Courcier autour d’archives disparues, ainsi que le travail, l’installation et la performance de Daëna Song Cabral. À cela s’ajoutent la cuisine de Tessa Yến Nguyễn et Marie Anh Đào Cadoret, le café de Vìahè Càphê, les glaces de La Tropicale Glacier — mention spéciale pour le parfum nectarine-shiso (on n’a pas tout goûté !) —, les objets de Demen, Aly Ceramics ou Soulvenir… Autant de pratiques, de regards et de sensibilités qui racontent, chacun à leur manière, une histoire franco-vietnamienne et dessinent le portrait réjouissant d’une scène artistique en mouvement. Une initiative bienvenue, qui donne enfin à voir — et à goûter — une culture contemporaine franco-vietnamienne dans ce qu’elle a de plus vivant.
Entrée libre, programmation et réservation
Jusqu’au 6 septembre 2026.
Union de la Jeunesse Internationale, 2 boulevard Marguerite-de-Rochechouart, Paris 18e, métro Barbès-Rochechouart — (ancien magasin Tati, en face du Louxor).
(Édition en cours)