Après 73 ans de présence à Barbès, le magasin historique Tati a fermé définitivement ses portes le 30 septembre 2021. Annoncée dès juillet 2020, cette fermeture marque la fin d’une longue histoire commerciale, commencée en 1948 avec Jules Ouaki, après une précédente vie de brasserie sous l’enseigne du célèbre Dupont-Barbès. La disparition du magasin au vichy rose ouvre ainsi un nouveau chapitre de l’histoire du carrefour Barbès-Rochechouart. Dans le cadre de l’appel à projets Réinventer Paris 3, six équipes ont imaginé la transformation de cet ensemble immobilier occupé pendant des décennies par le grand magasin emblématique.

De Dupont-Barbès aux magasins Tati
Derrière le slogan « Tati, les plus bas prix », l’ensemble immobilier raconte une histoire plus ancienne. Construit après le percement du boulevard d’Ornano, en 1863, ce vaste immeuble prend place sur un terrain occupé auparavant par trois bâtiments, expropriés par la Ville puis revendus en 1868. La construction est achevée en 1869, année où sont mis en location le rez-de-chaussée, l’entresol et une grande partie des niveaux souterrains. D’abord occupés par une loge et une boutique, ces espaces sont réunis au début du XXe siècle pour accueillir une brasserie. Les immeubles, construits et transformés entre le XIXe et le XXe siècle, ont accueilli logements, hôtels, ateliers de confection, boutiques et café-brasseries. Au début du XXe siècle, la brasserie Dupont-Barbès, installée à l’angle des deux boulevards, comptait parmi les établissements emblématiques du quartier, à l’instar de son voisin du trottoir d’en face le Café Rousseau.
Tati s’implante à Barbès en 1948, avant d’étendre progressivement son activité à l’ensemble de l’îlot. Le rez-de-chaussée abrite alors le café-brasserie Paris-Barbès, exploité par les époux Foulquier de 1962 à la fin des années 1980. Après le dépôt de bilan de Tati en 2003, le groupe Eram reprend l’enseigne. En 2017, le groupe GPG, propriétaire de GiFi (l’enseigne traverse actuellement une crise profonde et s’apprête à solliciter son placement en redressement judiciaire), reprend à son tour l’activité commerciale, la famille Ouaki et GPG restent alors copropriétaires de l’ensemble immobilier de Barbès jusqu’au rachat par le lauréat de l’appel à projet Réinventer Paris.
Six projets pour réinventer Tati
Dans le cadre de l’appel à projets urbains “Réinventer Paris 3” lancé par la Ville de Paris afin de transformer des bâtiments et des sites urbains en proposant leur réutilisation ou leur réaménagement, six projets ont été présentés en 2021 avec comme question centrale, comment transformer ce patrimoine commercial emblématique du 18e arrondissement sans effacer ce qui est constitutif de son identité populaire ?
Le 3 septembre 2021, le choix final s’est porté sur Barbès Connexion, rebaptisé La Passerelle – Neo Barbès, proposé par le promoteur belge Immobel et le cabinet Studio Belem. Le projet lauréat prévoit une activité mixte associant commerces, bureaux, hébergement hôtelier, 22 logements dont 10 logements sociaux, et un équipement culturel au rez-de-chaussée et une salle de spectacle dans les niveaux souterrains du bâtiment d’angle. Les commerces envisagés comprennent notamment une boulangerie, un fleuriste, un marchand de fruits et légumes ainsi que des enseignes de mode ou d’ameublement. Des espaces extérieurs partagés, une toiture végétalisée et des terrasses complètent le programme, qui entend également préserver une grande partie des façades historiques. Le bâtiment est racheté le 16 novembre 2021 à la famille Ouaki et au groupe GPG. La vente est réalisée par BNP Paribas Real Estate pour un montant de 74 millions d’euros, d’après la fiche de transaction publiée sur le site du mandataire en 2021.
Les cinq autres candidatures envisageaient différentes manières de transformer l’ancien grand magasin. Le projet Tati Barbès, porté par Altarea et Mars Architectes, misait sur un espace commercial traversant, organisé sur deux niveaux, pour réunifier les surfaces et faciliter les circulations. muTATIs, proposé par Pichet et Fresh Architectures, associait commerces aux façades transparentes, logements et bureaux, avec la piétonnisation et la végétalisation de la rue Bervic ; le projet réinterprétait également l’enseigne historique sous le nom de « muTATIs ». Îlot Monde, porté par Nexity et Palast, mêlait logements privés et sociaux, bureaux, commerces et un espace culturel, avec notamment un food court réunissant plusieurs offres de restauration. Site Tati, présenté par Icade et Architecturestudio, privilégiait quant à lui la réhabilitation et le réemploi des matériaux, en proposant des passages végétalisés et une serre collective en toiture. Enfin, Chez Tita, imaginé par Redman et Patrick Mauger Architectes, se distinguait par le maintien d’environ 5 000 m² de bâti existant et la reconstruction du reste, en privilégiant notamment le bois. Ces propositions mettaient ainsi en avant des priorités différentes : ouverture commerciale, reconquête des espaces publics, mixité des usages ou préservation de l’ensemble.

Un projet ancré dans le quartier
En février 2022, le Conseil de Paris adopte un vœu en faveur d’une occupation temporaire des anciens magasins Tati, ouverte sur le quartier et associant la mairie du 18e, les élus et les acteurs locaux. Dans la foulée, le propriétaire Immobel, confie gratuitement le bâtiment à Forest, une agence spécialisée dans l’occupation temporaire de bâtiments vacants, en coordination avec la marque indépendante de mode, Maison Château Rouge, fondée par les frères Fofana dont la boutique historique est située au 40 bis, rue Myrha, non loin de l’ancien cinéma Myrha-Palace (1912-1978) et à l’association Les Oiseaux Migrateurs. Le lieu accueille notamment l’Union de la jeunesse internationale (UJI), qui propose une programmation éphémère d’expositions, dont les remarquables Tati 50 × 50 — Studio photo : Seydou Keïta & Malick Sidibé, « Ne m’oublie pas », la collection Jean-Marie Donnat ou encore récemment « Weaving Stones, Sewing Ground » autour de l’identité franco-vietnamienne, mais aussi des ateliers, des événements festifs et des rencontres.
Tout comme pour le Louxor, la Ville de Paris a souligné l’importance de l’ancrage local et la nécessité d’associer les associations de quartier, les habitants et les élus au projet. Une ambition qui reste à traduire dans les faits. Si la Ville dispose de leviers pour encourager cette participation, sa mise en œuvre repose aussi sur la capacité du promoteur à intégrer les acteurs locaux à la transformation du site. Les mécanismes d’accompagnement et de suivi des engagements des lauréats de Réinventer Paris peuvent contribuer à cette démarche, dès lors que les objectifs sont suffisamment précisés.
Reste à savoir si la participation citoyenne constitue un objectif pleinement intégré au projet ou si elle répond également à une volonté politique de faciliter son acceptation et de favoriser les relations avec le quartier et ses habitants. C’est dans la mise en œuvre du projet, au fil des échanges et des initiatives de terrain, que se révélera la place effectivement accordée à cette ambition portée par la Ville de Paris.
L’expérience du Louxor montre l’intérêt d’une telle démarche. Rappelons que la sauvegarde et le rachat du cinéma de Barbès par la Ville de Paris ont été rendus possibles par la mobilisation des habitants du quartier, portée notamment par deux associations, Action Barbès et Histoires et Vies du 10e. Bien avant la réouverture, la participation active et engagée des associations, notamment de Paris-Louxor, à la préfiguration a ainsi permis de fédérer les différents acteurs du dossier en lien avec les habitants, de préparer l’appropriation du lieu et de constituer un public trois ans avant son ouverture. Pour le promoteur de La Passerelle – Neo Barbès, associer les habitants et les associations pourrait également constituer un atout, en contribuant à définir les usages futurs et à inscrire le projet dans l’histoire populaire du quartier.

Horizon 2029
Le projet initial prévoyait une livraison du site au premier semestre 2024. Dans un article publié par Le Parisien en novembre 2025, le projet était décrit comme étant à l’arrêt, faute notamment de locataires pour les quelque 7 500 m² de surfaces à commercialiser. Dans un marché immobilier tendu, le promoteur peinait à trouver des occupants pour les espaces et les activités envisagés. L’importance des travaux à réaliser, les difficultés du promoteur dans la période de l’après Covid et la multiplication par quatre des taux d’intérêt bancaires contribuaient également à fragiliser l’opération. Dans son rapport financier intermédiaire au 30 juin 2026, Immobel prévoit un démarrage des travaux au troisième trimestre 2027 et une livraison au deuxième trimestre 2029.
Ce report laisse toutefois encore de beaux jours à l’occupation temporaire de l’ancien Tati. Depuis 2022, le lieu continue de vivre au rythme de nombreux événements faisant de cet ancien grand magasin un espace culturel ouvert sur le quartier. En attendant sa transformation définitive, cette programmation maintient le bâtiment vivant et prolonge, à sa manière, l’héritage de Tati : celui d’un lieu populaire, ouvert à tous, où se croisaient les publics et différentes classes sociales. À travers les événements, les expositions et les rencontres, l’ancien grand magasin continue de faire vivre au cœur de Barbès une certaine idée du brassage, de la mixité sociale et de l’ouverture sur le quartier en offrant aux artistes et aux publics un lieu singulier au cœur de Barbès.
Le document présenté par Immobel France lors de la réunion d’information publique, le 18 janvier 2021, en visio (Covid oblige).
En cours d’édition.
Sources : Commission du Vieux Paris, Ville de Paris, Immobel, Forest, Le Monde, A+E magazine, Fresh Architectures, Studio Belem, Mairie du 18e, BNP Paribas Real Estate, Le Parisien.